Oedipe à Colone

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Oedipe à Colone

Message par Ben le Lun 27 Oct - 20:20

SOPHOCLE, Oedipe à Colone

Problématique : au-delà du prolongement et d'une relecture du mythe d'Oedipe, quelles relations peut-on établir entre la pièce de Sophocle et l'Athènes du Ve siècle ?

Plan :
I/ La religion, colonne de la pièce
A. Les cultes à Colone
B. L'héroïsation d'Oedipe

II/ L'idéal athénien
A. La conception politique
B. Une cité de droits

III/ Les difficultés de la démocratie
A. La menace extérieure
B. La stabilité du régime ébranlée


Bibliographie :
- Source
MAZON Paul (traducteur), Sophocle, Tragédie complètes, Paris, Gallimard, collection Folio classique, 2002.

- Ouvrages généraux
DE ROMILLY Jacqueline, La tragédie grecque, Paris, PUF, collection Quadrige, 1970.
VERNANT Jean-Pierre et VIDAL-NAQUET Pierre, Mythes et tragédies en Grèce ancienne, Paris, La Découverte & Syros, Tome II, 1986.
COULET Corinne, Le théâtre grec, Paris, Nathan université, collection Histoire 128, 1996.
CUSSET Christophe, La tragédie grecque, Paris, Seuil, collection Mémo lettres, 1997. --> une synthèse rapide à lire et efficace
DEFORGE Bernard et JOUAN François (dir.), Les tragiques grecs, Eschyle, Sophocle, Paris, Robert Laffont, collection Bouquins, Tome I, 2001. --> un bon ouvrage avec une introduction sur le théâtre grec, des petites biographies des auteurs et des résumés/analyses des pièces
MORETTI Jean-Charles, Théâtre et société dans la Grèce antique, Paris, Le livre de poche, 2001.

- Ouvrages particuliers
MOULINIER Louis, « Trois leçons sur l'Oedipe à Colone », in Annales de la Faculté des lettres et sciences humaines d'Aix, Tome XXXIX, p 127-171, Gap, Imprimerie Louis-Jean, Série classique, 1965.
RONNET Gilberte, Sophocle, poète tragique, Paris, De Boccard, 1969.
MACHIN Albert et PERNEE Lucien (dir.), Sophocle, le texte, les personnages, « Actes du colloque international d'Aix-en-Provence des 10, 11 et 12 janvier 1992 », Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 1993.
JOUANNA Jacques, Sophocle, Paris, Fayard, 2007. --> très bon ouvrage récent qui fait la synthèse des connaissances sur Sophocle !! A mon sens, une référence à lire ou à feuilleter absolument

Introduction
De Sophocle, un des trois grands tragiques de l'antiquité (avec Eschyle et Euripide), nous sont seulement parvenues sept pièces, dont l'Oedipe à Colone. Sophocle est un poète tragique grec, issu d'un milieu plutôt aisé, qui est né vers 496 à Colone (dème d'Athènes situé à environ 2 km de celle-ci) et est qui mort vers 406 à Athènes.

Sa longue vie en fait un témoin de l'ensemble du Ve siècle. En effet, il n'est pas seulement un témoin de la prospérité d'Athènes, puis de la crise de la cité, il est aussi un acteur de la vie politique et occupe des charges importantes notamment celle de stratège en 441-440.

La tragédie emprunte sa matière aux mythes et c'est le cas pour Oedipe à Colone. En effet, cette pièce a pour personnage principal Oedipe. Elle prolonge le mythe oedipien et propose une réinterprétation athénienne de la mort du héros. Sophocle s'inspire d'Homère mais nous offre une version différente, qui fait écho à une version locale de ce récit.

Revenons à l'histoire d'Oedipe. Ce dernier est le fils de Laïos, roi de Thèbes et de Jocaste. Laïos, averti par un oracle qu'il serait tué par son fils et que celui-ci épouserait sa mère, abandonne Oedipe dans une montagne (le mont Cithéron). Recueilli par un berger, il est apporté au roi de Corinthe, qui décide de l'élever. Devenu adulte, il se rend à Delphes pour consulter l'oracle sur le mystère de sa naissance. En chemin, il se dispute avec un voyageur qu'il tue : c'était Laïos. Aux portes de Thèbes, il découvre la solution de l'énigme du Sphinx et débarrasse ainsi le pays de ce monstre qui en terrorisait les habitants. En récompense, il obtient le trône de Thèbes et épouse la reine Jocaste dont il a deux fils (Etéocle et Polynice) et deux filles (Antigone et Ismène). Comme cela nous est décrit dans Oedipe roi, Oedipe doit trouver les causes d'une peste qui ravage la ville, quelques années après son accès au pouvoir. Pour mettre fin à ce fléau, il doit trouver le meurtrier de Laïos. Découvrant finalement le secret de sa naissance, son parricide et son inceste, Oedipe se crève les yeux. Jocaste quant à elle se pend. Banni de Thèbes, Oedipe mène alors une vie errante, guidé par sa fille Antigone.

C'est à partir de là qu'Oedipe à Colone poursuit le mythe.

On estime qu'Oedipe à Colone a été écrite vers 406 (407/406) et ce qui important c'est que c'est une des seule pièce de Sophocle que l'on peut dater précisément. Sophocle est alors proche de la mort quand il l'écrit. Cette pièce n'a été représentée pour la première fois qu'en 401, c'est à dire titre posthume (après sa mort), par son petit-fils Sophocle le Jeune.

Cette pièce de Sophocle, présente une interprétation difficile. En effet comme nous le rappelle P. Vidal-Naquet, « dans son oeuvre, les allusions à l'«actualité » son rares et l'interprétation difficile et discutée. Elles n'éclairent ni les oeuvres ni l'actualité elle-même. »

Mais, en raison de l'importance du rôle de Sophocle dans sa cité, il y a de sérieuses raisons de penser que ces pièces dans lesquelles la politique tient une place si importante reflètent un minimum, sinon le contexte, au moins certaines de ses idées.

Il sera alors intéressant de se demander, au-delà du prolongement et d'une relecture du mythe d'Oedipe, quelles relations peut-on établir entre la pièce de Sophocle et l'Athènes du Ve siècle ?


Dernière édition par Ben le Sam 1 Nov - 21:56, édité 3 fois

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Re: Oedipe à Colone

Message par Ben le Lun 27 Oct - 20:22

I/ A. Les cultes à Colone
Le dème* de Sophocle nous l'avons vu dans l'introduction était Colone. Il était situé hors des murs d'Athènes, au nord-ouest de la ville (à quelque distance des remparts d'Athènes et de son Acropole), à environ deux kilomètres et le vrai nom de ce dème était Colonos Hippios. En fait, deux dèmes en Attique portaient ce nom de « Colonos » : l'un s'appelait Colone Agoraios, l'autre Colone Hippios. Ces deux dèmes devaient leur nom originel à une particularité géographique. « Colonos » signifiait en effet « le tertre » (le monticule). Le premier dème était dans la ville, proche de l'Agora (place publique). Le second était le dème qui vit naître Sophocle.

Le thème central d'Oedipe à Colone, qui apparaît tout de suite en lisant cette pièce est celui de la religion (ce qui peut peut-être s'expliquer par le fait que Sophocle était très pieux).

Le paysage décrit par Sophocle dans la pièce est un paysage sacré. Les deux collines blanches de Colone Cavalier (Colônos Hippios) et de Déméter, « déesse du blé tendre » (dit par le messager dans l'exodos) s'élèvent sur un degré rocheux, le « rempart d'Athènes », signalé aussi par une expression de style épique : le Seuil d'airain (de bronze). Ce seuil est un symbole de solidité ; il évoque aussi le monde infernal, et c'est tout près de lui qu'Oedipe trouve la mort. En effet, ce que marque le plus l'originalité de la pièce, c'est que Sophocle nous y décrit de manière précise les différents cultes et divinités attachés à son dème.

Le culte le mieux attesté est celui de Poséidon (par Thucydide et Pausanias)  dans la pièce l'habitant de Colone qui dit a Oedipe où il se trouve dit : « Le maître en est l'auguste Poséidôn ». Ainsi, le qualificatif d'Hippios explique le nom donné à Colone. Il serait dû à la présence d'un sanctuaire de Poséidon Hippios, c'est-à-dire « protecteur des chevaux », ou au héros éponyme Colonos qui était un cavalier et dont la statue est citée dans le prologue.

La pièce nous renseigne aussi sur un culte à Prométhée (« Mais le dieu qui y demeure, c'est le dieu porte-torche, le Titan Prométhée »). On a moins de certitude pour celui-ci. On sait seulement par Lysias, orateur athénien du Ve siècle av. J-C, qu'une fête en son honneur avait lieu à Athènes. Par contre, on ne sait pas exactement où elle se déroulait. On peut penser au quartier du Céramique où l'on adorait Prométhée et qui était proche de Colone. Le témoignage de Sophocle nous permet donc, peut être, d'étendre ce culte jusqu'à ce bourg.

Le cratère (scellé dans une cavité) qui porte le souvenir du compagnonnage de Thésée et de Pirithoos nous est aussi décrit par Pausanias (historien, voyageur et géographe grec du IIe siècle ap. J-C).

Sophocle nous décris aussi les cultes du fleuve Céphise (dont les eaux vivifient la contrée), d'Athéna, de Déméter, d'Aphrodite, et de Dionysos Eleuthéreus (dieu du théâtre), dont le temple sur la route menant à l'Académie, n'est pas très éloigné.

Le dème de Colone abritait aussi, selon Sophocle, des puissances redoutables, comme cela est écrit dans la pièce, « les déesses d'effroi, les filles du Sol et de l'Ombre », celles que l'on nommait les Euménides (c'est à dire les « Bienveillantes ») ou, d'un terme ambigu, les Semnai, c'est-à-dire à la fois les Vénérables et les Redoutables. Les Euménides sont les déesses de la Vengeance (qui punissent les criminels), des divinités devenues des protectrices d'Athènes**. C'est leur sanctuaire que Sophocle nous présente dans Oedipe à Colone : il nous parle d'un bois (l'historien Pausanias nous parle lui d'un sanctuaire urbain, à l'intérieur d'Athènes, au pied du flanc nord de l'Aréopage).

Le poète nous décrit également, longuement (pendant environ une dizaine de vers) et avec précision, un rite de purification (offrande lustrale) adressé aux Euménides : témoignage important sur un culte.

Qu'en est-il enfin, d'Oedipe lui-même et de sa venue à Colone ? Cette question nous amène à nous interroger sur la présence ou non d'un tombeau d'Oedipe à Colone. Sophocle n'affirme pas formellement qu'il existe une tombe d'Oedipe à Colone. Quand Antigone veut la voir, Thésée lui répond qu'aucun mortel ne doit approcher de ce lieu ni troubler de sa voix la tombe où il repose. La mort d'Oedipe dans le dème athénien de Colone est une version du mythe qui est contraire à la version homérique où Oedipe est mort à Thèbes. Elle est déjà attestée dans les Phéniciennes d'Euripide, représentées quelques années avant la composition d'Oedipe à Colone. La convergence des deux témoignages indique que la version locale était bien connue des Athéniens et qu'elle n'est pas une création de Sophocle. Une autre version situait la tombe d'Oedipe à Etéonos en Béotie (d'après l'historien alexandrin Lysimaque).

On peut ainsi s'interroger sur la véracité des descriptions religieuses de Sophocle dans sa pièce. Pouvait-il localiser à Colone des cultes qui ne s'y trouvaient pas ? Etant né dans ce dème, il semble improbable qu'il les invente (on peut être quasiment sûr qu'il représente la meilleure autorité pour leur connaissance). On peut douter du fait qu'il aurait décrit des cultes inexistant, devant tout un public. Ce qui est le plus vraisemblable c'est qu'il a mis en valeur des croyances et des rites que les Athéniens connaissaient.
Il fait d'ailleurs allusion à cela dans le prologue, dans les paroles du Coloniate : « Ce sont là des choses qui n'ont pas eu l'honneur d'être mises en histoire, et qu'on apprend plutôt en fréquentant les lieux. » ( il insinue que ces traditions locales n'étaient jamais consignées par écrit et qu’elles sont seulement connues par les habitants).

Ce témoignage de Sophocle est donc précieux car il nous confirme le caractère en grande partie local de la religion grecque ou, en tout cas, il nous confirme l'importance des cultes locaux. Ceci dit, Sophocle ne nous décris pas seulement les cultes de Colone mais aussi et principalement, l'héroïsation d'Oedipe.

I/ B. L'héroïsation d'Oedipe
La religion se manifeste aussi dans l’approche faite par Sophocle du destin des hommes. La pièce suit une trajectoire originale sur ce sujet, elle est construite autour du processus d’héroïsation d’Oedipe. Car initialement dans cette tragédie le héros caractérise la souillure, la honte, le criminel auteur des actes les plus atroces, l’exilé, pour finalement au terme de la pièce incarner le héros protecteur de la cité. L’auteur accomplit pleinement cette métamorphose en attribuant à Oedipe une mort mystérieuse dans un endroit secret du dème et en le rattachant au mythe local de Colone.

Ces éléments contribuent à alimenter un véritable culte du personnage. Selon P. Vidal-Naquet « le culte des héros se rattache en effet à leur tombe, sur le sol, dans des lieux symboliques de la cité, comme l’Agora, les portes ou les frontières de la ville par exemple ». C’est le cas ici puisque Colone constitue une frontière, une marge de la cité.

Mais l’héroïsation du héros passe également par son histoire, sa destinée et ici le rôle que les dieux y jouent. En effet on peut distinguer cette idée de la destinée personnelle dictée par les dieux. Les actes criminels d’Oedipe sont prophétisés avant qu’il ne les commette. Et même lorsqu’il cherche à se détourner des malheurs qu’on lui a annoncés, son destin le rattrape toujours.

C’est sans doute pour cela que Sophocle introduit ici une nuance concernant la vie et les actes du héros. Ce dernier ne commet pas ses crimes, mais il les subit (« Des malheurs de toutes sortes, malheurs que j’ai subis, hélas ! Bien malgré moi »). L’homme et sa vie sont entièrement soumis à l’autorité divine. Le destin d’Oedipe est décidé, prévu et annoncé avant même sa naissance (« Une voix divine venait par des oracles annoncer à mon père qu’il périrait frappé par ses propres enfants »).

L’accent est donc mis sur l’importance pour les Grecs du contact permanant des dieux avec les mortels. Ce dernier se fait généralement par les oracles, le plus souvent celui de Delphes, par la Pythie, au travers de laquelle s’exprime le dieu Apollon. Ou encore par l’interprétation de signes : dans la pièce, la mort d’Oedipe est annoncée par l’orage (« Voici la foudre ailée de Zeus qui va à l’instant même m’emmener aux enfers »).

Le destin d’Oedipe lui a été révélé par la voix des oracles, et il sait que son cadavre et sa tombe seront un gage de victoire pour la cité dans laquelle il sera inhumé (Apollon lui a fait savoir). C’est donc en toute connaissance de cause qu’il vient mourir à Colone. Le paradoxe réside dans le fait qu’il aura été de son vivant protecteur de Thèbes en tant que roi, et pendant sa mort il sera aux dépends de son ancienne cité, le bienfaiteur d’Athènes. Même si, dans la pièce, cela s’explique par le fait (nouveau) qu’Oedipe considère la cité béotienne comme responsable plus que lui-même de ses malheurs.

Pour finir on peut dire que l’aspect religieux imprègne fortement la pièce. Les rapports entre les hommes et les dieux sont omniprésents, et Sophocle accentue cela en détaillant très précisément les rites qui semblaient avoir lieu à Colone. Cependant il ne faut pas négliger la part conséquente que l’auteur consacre à la cité d’Athènes et à son fonctionnement politique, ce que nous allons à présent étudier.

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Re: Oedipe à Colone

Message par Ben le Lun 27 Oct - 20:22

II/ A. La conception politique
Un des autres thèmes important dans Oedipe à Colone est une certaine éloge de la cité d'Athènes.

En effet, cette pièce est plus personnelle et intime que les autres. Sophocle y montre son amour pour son pays. Il est symbolique que, à la fin de sa longue carrière, ayant vécu à l'apogée d'Athènes, il ait fait revivre dans sa dernière oeuvre le dème de son enfance, jusque dans le titre de la tragédie. Tout au long de la pièce, il l'évoque par différents éléments : chansons, allusions et descriptions. A chaque fois, on y voit une terre luxuriante, bénie des dieux. Dans la pièce, cela nous est notamment décrit par Antigone qui dit : « Ici, nous nous trouvons dans un lieu consacré. On ne peut s'y tromper : il abonde en lauriers, en oliviers, en vignes, et, sous ce feuillage, un monde ailé de rossignols fait entendre un concert de chants. »

On perçoit donc tout de suite le caractère sacré des lieux et la richesse du sol. C'est également repris par le choeur qui célèbre l'Attique : ses premières paroles sont, « En ce pays de bons chevaux, tu as rencontré étranger, le plus beau séjour de la terre. »

On peut penser que cette éloge indirectement faite par Sophocle est sincère. Elle n'est pas seulement pour faire plaisir à son dème, mais c'est aussi une façon pour lui d'immortaliser son modeste pays natal et probablement de lui témoigner sa reconnaissance.

Sophocle ne nous livre pas seulement un éloge de sa terre natale. A travers Thésée, il fait aussi l'éloge des grands principes de la vie politique athénienne : respect de la loi, rejet du pouvoir tyrannique.
Dans la pièce, Oedipe dit que « [...] si il est une ville qui sache les égards que l'on doit aux dieux, c'est celle-ci avant toute autre [...] » ; il parle aussi de « [...] l'admirable façon dont se gouverne son pays. »
Créon quant à lui, dit : « [...] il existe sur son sol un sage Conseil de l'Aréopage [...] »

Le rôle de Thésée symbolise ainsi le bon roi, qui sert de porte-parole des idées démocratiques. Sophocle fait donc de Thésée une personnification de la démocratie. Il est conforme à l'idée que les Athéniens se faisaient de leur cité (Thésée est noble de sentiment, généreux, respectueux des valeurs d'accueil traditionnelles, loyal, réfléchi, pacifique et pieux).

Car il faut bien comprendre que c'était un des principaux héros, le principal peut être d'Athènes. Ce personnage était en effet très important pour les Athéniens car il renvoyait à l'origine même de la cité (il avait donc un rôle fondateur dans les mentalités de l'époque). Selon les mythes, il aurait créé la démocratie athénienne dans le sens où il est vu comme le créateur de la cité (polis). Ce serait lui qui aurait effectué le synoecisme, c'est à dire constitué la ville en rassemblant les habitants de l'Attique, jusque là dispersés dans des villages.

Ainsi, de manière indirecte, Sophocle vante les mérites de sa terre et parvient à souligner la singularité du régime athénien. Singularité qui semble aussi se retrouver dans les droits.

II/ B. Une cité de droits
« Un Etat qui pratique la justice, et qui ne fait rien sans l’aveu des lois ». C’est dans ces termes entre autres, qu’Athènes est évoquée dans la pièce.

Au delà d’une idéalisation purement chauvine faite par Sophocle, il faut y voir l’attachement profond du citoyen aux valeurs que sont celles d’Athènes au Ve siècle. C'est-à-dire la pratique de la démocratie comme nous l’avons déjà dit mais également le respect des droits du citoyen. Même si Sophocle manque ici, évidement, d’objectivité et que ses idées représentent un idéal.

Venons en à la justice, ici par rapport aux crimes d’Oedipe. Le parricide et l’inceste sont évidement condamnables par la justice athénienne. On peut par exemple lire dans la pièce « il existe sur ce sol, le sage conseil de l’Aréopage, qui interdit à pareil vagabonds de résider en ce pays ».

Néanmoins même si l’auteur fait référence donc à l’existence d’une justice garantie par des institutions, on note tout de même que Thésée, en ce qu’il incarne ces institutions et donc la justice, ne condamne pas OEdipe.

Il faut y voir une certaine maturité juridique, l’existence de nuances dans un droit athénien solide. En effet, Oedipe se considère lui-même comme pur du fait que ses crimes, aussi ignobles soient ils, sont perpétrés dans l’ignorance. Un crime n’est donc logiquement avéré que si l’auteur de ce dernier est conscient de son acte. Il tue Laïos en se défendant et il épouse Jocaste car elle est la récompense que lui offre Thèbes. Dans les deux cas il ne pense jamais commettre une faute. Il dit d’ailleurs : « Comment d’un acte involontaire pourrait-on raisonnablement me blâmer ? ».

Cette conception est donc visiblement retenue par Thésée qui ne semble pas non plus faire peser sur le fils de Laïos une quelconque responsabilité. De plus, on sait qu’au VIIe siècle, Dracon a introduit une notion de droit dans les lois athéniennes inhérentes à cette même pureté. C'est-à-dire que la préméditation et la connaissance de l’acte sont prises en compte pour interpréter et juger la nature et la gravité d’une infraction. En plus du cas principal d’Oedipe, on peut s’attarder sur la situation de Polynice, bien que lui soit auteur de crimes avérés (comme le fait d’avoir chassé son père ou de faire la guerre à son frère et à sa propre cité).

Thésée, toujours dans la personnification des institutions que lui accorde Sophocle, manifeste le droit d’expression de Polynice, (« le droit de parler, d’entendre, et de me retirer en toute sécurité »). Thésée insiste auprès d’Oedipe pour que celui-ci l’entende car rien ne semble (en droit en tout cas) s’y opposer : « Mais si cette obligation, c’est sa posture suppliante qui en fait nous l’impose ».

Cet épisode marque un peu plus le caractère et la maturité de la démocratie athénienne ainsi que les lois qui la régissent. En marge de cela on distingue également d’autres droits qui semblent inscris dans les lois ou dans la coutume, comme le devoir d’hospitalité et de protection dû aux étrangers, issu de l’héritage grec du Zeus hospitalier, qui marque profondément les sociétés traditionnelles de cette époque en particulier à l’égard des suppliants.

On peut achever cette partie donc en insistant sur le fait que Sophocle décrit un idéal politique qu’il associe à Athènes. Evidement cela relève plus de l’utopie que de la réalité, surtout en ce qui concerne Athènes à la fin du Ve siècle, qui comme nous allons le voir est confrontée à diverses difficultés.


III/ A. La menace extérieure

Athènes est en pleine guerre du Péloponnèse quand Sophocle écrit Oedipe à Colone. Depuis 431 en effet, cette guerre oppose Athènes et ses alliés, regroupés au sein de la ligue de Délos (fondée en 478, elle avait pour principal objectif de se venger des pertes subies au cours des guerres avec les Perses et de se préparer contre une nouvelle agression de ces derniers***), à Sparte qui dirigeait la ligue du Péloponnèse (formée au VIe siècle av. J-C), alliée à la Béotie (région grecque dont la capitale était Thèbes).

Si on se demande pourquoi Sophocle a placé la mort d'Oedipe à Colone, on peut trouver une autre réponse qui vient compléter et renforcer le mythe. Un fait historique en lien avec la guerre du Péloponnèse peut nous apporter une précieuse indication.

L'historien grec Diodore de Sicile (il est du Ier siècle av. J-C) avait rapporté ce qui s'était passé à Athènes en 407. Cette année là, l'élite de l'armée athénienne était absente car elle était parti en expédition maritime avec Alcibiade (homme politique et général athénien) (notamment pour assiéger Andros, qui avait abandonné la ligue de Délos ; mais il ne parvient pas à prendre l'île).

Le roi de Sparte Agis, qui avait stationné avec ses troupes au nord d'Athènes, averti de cette nouvelle, décida de s'emparer d'Athènes. La bataille a eu lieu le nuit et il est arrivé jusque vers les remparts d'Athènes. Mais la cavalerie athénienne repoussa la cavalerie adverse formée en majorité de Béotiens. Agis se replia et établit, alors, son camp, non loin de Colone, avant de donner, le lendemain, un nouvel assaut qui avorta lui aussi. Le roi de Sparte repartit alors dans le Péloponnèse.

A qui attribuer cette victoire, sinon à une divinité ou à un héros du lieu sachant la position évidente d'infériorité des Athéniens ? Mais pourquoi choisir spécialement Oedipe ? Précisément parce que cet événement a dû toucher Sophocle et ses contemporains qui connaissaient la version locale (athénienne) du mythe d'Oedipe qui en faisait le protecteur d'Athènes. Ils y ont sûrement vu le signe de la protection du héros sur l'Attique. On peut également se demander si l'éloge des chevaux fait dans la tragédie par le choeur des habitants de Colone, était un éloge indirect de la cavalerie athénienne, dont la bravoure avait sauvé Athènes ? Toutefois, cela ne reste que des suppositions qui, tout en étant possibles ne sont pas démontrables.

Dans tout les cas, il résulte une certaine opposition entre Athènes et Thèbes, qui est particulièrement évoqué dans Oedipe à Colone. Ce qui est sûr c'est que la démocratie athénienne était assez éloignée du régime oligarchique de Thèbes et que l'image de la cité béotienne s'était dégradée aux yeux des Athéniens avec la guerre du Péloponnèse. Thèbes symbolise en quelque sorte dans la pièce, la menace extérieure à la cité.

Cette menace est personnifiée par Créon, qui donne une vision négative des Thébains. Mais, si on y regarde de plus près, on peut voir que Sophocle est plus nuancé qu'il ne le paraît : par la bouche du roi Thésée, il prend soin de dissocier l'image de Thèbes de celle de Créon.
Cela est visible quand Thésée dit à Créon : « Thèbes ne t'a pourtant pas élevé pour faire le mal : elle n'a pas coutume de nourrir les hommes de cette vilenie. Elle ne te ferai certes pas compliment, si elle apprenait que tu pille ici à la fois mon bien et celui des dieux, en voulant emmener de force ces malheureux qui sont leurs suppliants » ; « tu déshonore ton pays, sans qu'il l'ait mérité en rien. »

Créon défend des principes semblables à ceux de Thésée mais les siens impliquent une conception tyrannique du pouvoir et un sens erroné du divin (il ose mesurer la volonté des dieux à la justice humaine : rendre le mal pour le mal). Il se détache ainsi de sa cité. Son infidélité aux principes de Thèbes est répétée par le choeur.

La violence de Créon et l'image négative de Thèbes dans la pièce ne s'expliquent pas essentiellement par un reflet de l'actualité contemporaine. Elles prennent leur sens dans la logique du mythe. Créon sert surtout de repoussoir, de faire-valoir**** négatif, non seulement pour mettre en valeur l'image d'Athènes, mais aussi pour grandir Oedipe et contribuer à sa réhabilitation.

III/ B. La stabilité du régime ébranlée
Si on peut donc déceler des risques pour la survie du régime dans un environnement extérieur à la cité, Sophocle fait également transparaître les difficultés de la situation interne d’Athènes.

Le choix de Colone pour cette tragédie possède un autre aspect que ceux que nous avons déjà évoqués. Même si l’auteur n’y fait pas directement allusion, on ne doute évidement pas que les spectateurs contemporains de l’époque auront fait le rapprochement avec les événements de 411.

D’ordinaire les séances de l’Assemblée du peuple se déroulent intra muros, sur la colline de la Pnyx, mais on sait grâce à Thucydide, qu’en 411 donc, un rassemblement se déroule à Colone. Peut être justement grâce à l’influence de Sophocle qui pourrait être à l’origine de ce déplacement extraordinaire.

L’assemblée se tient donc dans un lieu sacré du dème natal de l’auteur, le temple de Poséidon. Cette séance laissa un très mauvais souvenir aux Athéniens car durant celle-ci les Quatre Cent n’ont pas convoqué l’assemblée des Cinq Mille et se sont imposés par la force, en contraignant les opposants par des emprisonnements et des meurtres. Cet épisode marque le début de l’oligarchie à Athènes.

On peut alors émettre l’idée que dans la pièce (la présence de Thésée incarnant la démocratie, unit avec le peuple en sacrifiant et en faisant appliquer la justice au même endroit), Sophocle manifeste une opinion ou une opposition politique à l’effondrement amorcé de la démocratie à Athènes au moment où il écrit : « Qu’un de ceux qui me suivent aille vite aux autels et invite le peuple entier, soit à pied, soit à cheval, à laisser là le sacrifice et à courir [...] ».

En effet il est probable de pouvoir lire dans ce passage un message partisan de la part d’un homme qui a consacré une large partie de sa vie à l’engagement public et qui a vue s’accroître et se développer la démocratie dans l’Attique au cours du Ve siècle. Sophocle insiste donc sur ce point, après avoir fait l’éloge de l’Athènes démocratique, il accentue le contraste en dépeignant une Thèbes dirigée par un tyran, ouverte à la guerre civile et au bord de l’effondrement.

Polynice qui est censé défendre Thèbes dit : « c’est moi qui guide vers Thèbes l’intrépide armée d’Argos ». Même si on admet qu’il est difficile de certifier cette interprétation, on peut tout de même défendre que définitivement le choix du lieu de Colone n’est pas neutre du tout dans cette pièce.

En résumé, on peut sans doute attester comme nous l’avons dit que plusieurs évènements cruciaux de l’histoire d’Athènes semblent s’être déroulés à Colone : l’assemblée de 411 et la bataille de 407. Ce qui ne relève probablement pas du hasard...


Conclusion
Dans Oedipe à Colone, Sophocle témoin du Ve siècle, nous propose une relecture du mythe oedipien, qui fait vraisemblablement écho à une version locale du récit, propre à d'Athènes. Mais l'essentiel est ailleurs, la pièce nous offre aussi des idées propres au poète. En effet, cette oeuvre est très personnelle. Il y fait l'éloge de son dème, et de la démocratie athénienne. Elle est aussi précieuse pour la description qu'il y fait des cultes de Colone. C'est un témoignage particulier, qui nous apporte des informations sur un dème de l'Attique et sur la représentation que certains athéniens, dont Sophocle, se faisaient, du système et de la singularité de leur cité. En revanche, on constate une complexité évidente de la pièce car les intention de Sophocle ne se laissent pas deviner aisément, comme en attestent certains auteurs sur la traditionnelle réserve du poète et son manque d'objectivité probable du fait de sa forte implication dans la vie publique d'Athènes.


Notes
* Dème : circonscription territoriale administrative où chaque Athénien libre qui y résidait devait être inscrit à sa majorité pour pouvoir bénéficier de ses droits civils et politiques ; chaque dème appartenait à l'une des dix tribus ; cette organisation territoriale fut mise en place par Clisthène vers 508.

** Elles sont les juges des actes des mortels et sont censées punir ceux qui font le mal, ceux qui commettent des crimes ou des homicides. Elles sont les gardiennes de l’ordre social et poursuivent également ceux qui transgressent les lois de la société et les rites de l’hospitalité (apportent leur protection à ceux victimes d'injustice). Elles sont justes mais impitoyables.

*** 490 : première guerre médique (Marathon).
480-478 : deuxième guerre médique (Salamine, Platée).

**** Repoussoir / Faire-valoir : personnage servant à en mettre un autre en valeur, par contraste.

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Re: Oedipe à Colone

Message par Maxime le Ven 31 Oct - 22:38

Arrrrrrrrrrgh!!


T'as pas enlevé la majuscule après "Problématique : Au..." !!!

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Re: Oedipe à Colone

Message par Ben le Sam 1 Nov - 21:58

Voilà c'est fait ! Ouf, nous ne serons pas trucidés... What a Face

Ben
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Re: Oedipe à Colone

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